Rayons et ombres

 

Les Rayons et les ombres

Xavier Giannoli - 2026

 

 

 

Rayons et les ombres (Les) [2026 - France, 195 min. C] R. Xavier Giannoli. Sc. Jacques Fieschi, X. Giannoli. Ph. Christophe Beaucarne. Déc. Riton Dupire-Clément. Cost. Pascaline Chavanne. Son. Cyril Moisson, Nikolas Javelle, François Fayard, Jea-Paul Hurlet. Mont. Cyril Nakache, Mike Fromentin. Mus. Guillaume Roussel. Prod. Olivier Delbosc, Patrick Godeau, Sidonie Dumas|Gaumont, Curiosa Film, Waiting for Cinema, France 3 Cinema. I. Jean Dujardin (Jean Luchaire), Nastya Golubeva (Corinne Luchaire), August Diehl (Otto Abetz), André Marcon (Julien Luchaire, le père de Jean), Vincent Colombe (Guy Crouzet), Anna Prochniak (Lydia Rogers), Olivier Chantreau (Guy de Voisin), Lucile Vignolles (Suzanne De Bruyker), Chloé Astor (Françoise), Valeriu Andriuta (Léonide Moguy), Elina Löwensohn (Tosia Luchaire), Philippe Torreton (le procureur). Sortie en France : 18 mars 2026. 

 

1948, Paris. Reconnue, l'actrice française Corinne Luchaire, condamnée à dix ans d'indignité nationale et dont le père, Jean Luchaire, a été fusillé pour faits de collaboration avec l'ennemi, est agressée dans la rue. Une femme étrangère lui vient en aide. L'actrice raconte alors ses souvenirs dans une capitale asservie et humiliée par l'occupation allemande...

 

La réception du film de Xavier Giannoli n'est pas sans rappeler celle de Lacombe Lucien, il y a plus d'un demi-siècle maintenant. Le film de Louis Malle fut initialement bien reçu par les médias. Les semaines suivantes, il commença à déchaîner une violente polémique. Les deux films ont ceci en commun qu'ils traitent d'une période de l'Histoire française - l'État de Vichy ou un « passé qui ne passe pas ». [H. Rousso]

Les deux films sont fort différents pourtant. Lacombe Lucien est un jeune collaborateur d'origine paysanne, issu de la France profonde, totalement vierge sur le plan politique. Louis Malle nous invitait à réfléchir sur un fait. Comment ce jeune garçon, un peu rude certes mais au fond sympathique, avait-il pu basculer dans cette situation : devenir un supplétif de l'occupant allemand et un serviteur du régime de Vichy tout à la fois ? Louis Malle adoptait un parti-pris de distanciation. Son récit demeurait linéaire et naturaliste. Il choisissait, à juste raison, comme scénariste le romancier Patrick Modiano, fin connaisseur des méandres de l'Occupation. De son côté, Xavier Giannoli met en scène le drame ressenti, après l'Occupation, par une jeune femme – l'actrice Corinne Luchaire (1921-1950) –, ses aspirations brisées d'artiste et l'amour qu'elle voue à son père, le journaliste Jean Luchaire (1901-1946). Le film se présenterait comme une sorte de journal, celui de l'actrice ici devenue narratrice (voix off). À titre de rappel, Xavier Giannoli déclare : « Ce n'est pas une voix savante, mais celle de quelqu'un qui dit parfois : Je ne sais pas. À la fin du film, on n'entend plus des paroles, mais une pensée. Le film est devenu le monde intérieur de cette jeune femme. » [In : Positif, n° 781] Le scénario reprend des passages de Ma drôle de vie, qu'elle a écrit et fait publier en 1949, un an avant sa disparition prévisible. Le réalisateur s'intéresse donc surtout à la comédienne (ici jouée par Nastya Golubeva),  « le tragique de son destin et la modernité de son jeu, qui font d'elle une icône du cinéma. » [In : Entretien pour Positif, mars 2026] Il cite l'ouvrage de Cédric Meletta, biographie de Jean Luchaire et ensuite celui de l'Autrichienne Barbara Lambauer consacré à Otto Abetz, son fidèle ami allemand. On en reparlera plus bas. Qui est donc Jean Luchaire, le père de cette actrice jadis en vogue et qu'on brutalise en 1948 ? Un des porte-paroles les plus en vue de la collaboration avec l'occupant allemand. À travers son quotidien du soir, Les Nouveaux Temps, qu'il lancera en novembre 1940 avec le soutien de l'ambassade d'Allemagne, placée sous la direction d'Otto Abetz, en poste depuis le 3 août de cette même année. On rappellera que ce serviteur de Joachim von Ribbentrop est adhérent au NSDAP (Parti national-socialiste) dès 1934. Sa compagne, Suzanne de Bruyker, est française. Elle est également la secrétaire de Jean Luchaire. L'amitié entre les deux hommes date d'une rencontre de jeunes Français et Allemands à Mayence en 1932. Au cœur de la Forêt noire, on se fait les ardents propagandistes de la paix et de l'amitié entre les deux peuples. Outre Jean Luchaire, on trouve là des personnalités comme André Weil-Curiel, Bertrand de Jouvenel, Robert Aron, Pierre Brossolette, Pierre Mendès France. Plus tard, Otto Abetz, jusque-là professeur de dessin à Kalsruhe, sera chargé par Ribbentrop de présenter le régime nazi sous les meilleurs auspices. En 1935, est fondé un comité France-Allemagne qui, grâce à une liste de membres influents, réussira à faire accroire que le chancelier Adolf Hitler recherche la paix et l'entente avec la France. Otto Abetz joue alors un rôle prépondérant. En juin 1939, le gouvernement Daladier l'accuse d'espionnage et l'expulse de France. Durant toute cette période, Luchaire évolue vers une germanophilie de plus en plus accusée. Quant à Abetz, nous entendrons, ici et là, qu'il est un nazi francophile. Or, sa « francophilie » consistera, dès les débuts de l'Occupation, à faire publier une première liste d'ouvrages censurés (on la nommera liste Otto, il y en aura trois). Puis, plus tard, à organiser la spoliation des biens appartenant à des juifs et le pillage des collections d'art (Seligmann, Wildenstein, Alphonse Kahn, Rosenberg, Bernheim, Rothschild etc.). Jusqu'à son terme, Jean Luchaire sera l'indéfectible ami de cet officier nazi dépourvu de scrupules. Xavier Giannoli, qui a lu Otto Abetz et les Français ou l'envers de la collaboration, affirme justement qu'il fut mêlé à ce qui est le plus monstrueux dans la collaboration. Il en dénonce ses aspects les plus sordides : des séquences du film le montrent clairement. Au fond, la toxicité de cet homme aurait peut-être joué un tour à Jean Luchaire. Jean Luchaire que le réalisateur juge, contrairement au héros de Balzac qu'il adapta (Les Illusions perdues et Lucien de Rubempré), comme simplement coupable de connaître à fond « La Comédie humaine et les jeux de pouvoir qu'il agite dans la France de l'Occupation ». [Positif, n° 781, mars 2026] De surcroît, Jean Luchaire est issu d'un milieu intellectuel de la moyenne bourgeoisie installé à Paris : son grand-père fut médiéviste et son père, Julien Luchaire connaissait admirablement la civilisation italienne et fut directeur de l'Institut français de Florence. Dans le film, on voit parfaitement bien, par ailleurs, le divorce entre Julien (joué par André Marcon) et son fils Jean (J. Dujardin) – l'un sera résistant, l'autre collaborationniste. La différence entre un Lacombe Lucien et un Jean Luchaire est pourtant immense : Jean Luchaire n'est pas un simple exécutant, il est un collaborationniste. Un propagandiste de l'État de Vichy et de l'ambassade d'Allemagne plus encore. Chargé par Pierre Laval de prendre contact à Paris avec Abetz (juillet 1940), il prône ouvertement la collaboration et le journal qu'il lance sur le modèle de son précédent Notre Temps, soutient d'abord la ligne de l'Allemagne avant celle du maréchal Pétain. Il est proche du Rassemblement National Populaire de Marcel Déat, fondé en février 1941. Dès les débuts, il dénonce « les hommes politiques juifs, les financiers juifs, les journalistes juifs » qui ont empêché le rapprochement franco-allemand avant 1939 et les « juifs bolchévisants » qui, de loin, inspirent, ordonnent et subventionnent les tueurs de la France occupée. » [Notre Temps, décembre 1941.] Ses liens avec la Carlingue, le QG de la Gestapo française et donc le milieu forcément, sont notoires. Lucien Rebatet, un collaborationniste qui détestait Luchaire qu'il considérait comme « vénal et paresseux », écrit de la Carlingue ceci : « Dès la porte de l'immeuble du 93 rue Lauriston, on plonge en plein film de gangsters. Partout, des types aux gueules effrayantes, des vrais figurants pour Scarface ». Mais La Carlingue c'est aussi un lieu de parties fines qui attirent le Tout-Paris français et allemand, avide de plaisirs de bas étage, « une adresse très courue » [Marcel Hasquenoph, La Gestapo en France, 1975]. Tandis qu'au sous-sol du bâtiment, on torture juifs et résistants, communistes de préférence. Le film de Giannoli nous décrit surtout la frénésie jouissive et alcoolique des profiteurs de l'Occupation, leur soif d'enrichissement.  Comme le signale l'historienne Bénédicte Vergez-Chaignon, les relations étroites avec la bande gestapiste - les Pierre Bonny et Henri Lafont – sont hélas passées sous silence [Le Monde, Idées. 01/04/2026.] Et l'on peut se demander alors si le cinéaste ne cherche pas, de préférence, à brosser un tableau baroque de ce monde délétère et sans retour que Corinne Luchaire fréquente (remarquablement incarnée par Nastya Golubeva). Cette faune opaque qu'elle appellera Les Naufragés de la rue de Lille (Au 78, s'y trouvait l'Ambassade allemande qui siégeait dans le prestigieux Hôtel Beauharnais). Le rappel du poème de Victor Hugo, Les Rayons et les ombres (1840), en serait sûrement une métaphore :

 

« Ô combien de marins, combien de capitaines

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,

Dans ce morne horizon se sont évanouis !

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,

Sous l'aveugle océan à jamais enfouis ! »

 

Agencé en flashback, le film de Xavier Giannoli se veut le reflet d'une dérive aveugle vers un horizon sans autre horizon que la descente aux enfers. La tuberculose, chez Jean Luchaire comme chez Corinne Luchaire, n'est là que pour souligner la mort qui rôde en ce paysage de cendres, de sang et de fumées. Comme dans le film qu'elle joue sous la direction de son mentor Léonide Moguy - Prison sans barreaux (1938) -, Corinne Luchaire hurle qu'elle est innocente. Mais, qui, dans cette époque, ne cherchant à rien comprendre n'aurait pas, du même coup, perdu son innocence ? C'est Moguy (alias Moguilewsky), son « second père », lui le Juif, dont les siens ne sont jamais revenus, qui, à la fin, le lui formule tranquillement et à sa manière. Corinne Luchaire, comme tant d'autres Français, n'a jamais cherché à savoir. Reste en effet le cinéma, comme le dit le réalisateur de Tragique rendez-vous. L'ambiguïté des Rayons et des ombres, si ambiguïté il y aurait, tient donc en ceci : les coupables clament leur innocence. Le film les laissent libres de l'exprimer. Mais, il ne retranche rien à la sentence du procureur Raymond Lindon (Philippe Torreton) : « Les mots des salauds arment les bras des imbéciles. » (Ch. Dantzig) « Le film ne leur trouve pas d'excuses, il les regarde s'en trouver. Il ne relativise pas leurs crimes (option épuration) ou leurs fautes (option chrétienne), il les regarde tenter de les relativiser. Il ne les aime jamais. Il les regarde ne pas réussir à s'aimer », écrit Léonard Haddad [Le Monde, Idées. 1/04/2026].

Les Rayons et les ombres est marqué par son époque. Même si le cinéaste se défend d'avoir voulu évoquer le présent à travers le passé. Ce doute constant sur l'humanité, y compris sur ceux qui seraient censés incarner l'humanité et le progrès. En quoi, nous serions en faute si l'on ne voyait dans chaque engagement humain - bon ou mauvais - de la complexité. Giannoli dépeint une faillite. Ce sont ceux que l'Histoire a condamnés que nous regardons. Mais, à travers eux, ce sont ceux que l'Histoire condamnera demain qu'il nous faudrait regarder. Et, alors, peut-être, ressurgiraient, à notre grande stupéfaction, les mêmes fantômes, la même horreur. La politique est effectivement chose impitoyable lorsqu'elle n'est plus au service de l'homme. Elle punit ceux qui la desservent. Encore faut-il ne point oublier ce que nous disent, de manière têtue, les faits historiques : bien des omissions ou des invraisemblances sillonnent Les Rayons et les ombres. Un film humaniste est impitoyable lorsqu'il s'agit de dénoncer la cruauté des bourreaux et de leurs complices. Il réserve sa compassion, avant tout, aux victimes de l'Occupation. Qu'on nous pardonne d'être intraitable : Jean Luchaire ne fut pas un « pacifiste fourvoyé » et Corinne, sa fille, qui ne fut pas « unique » - le film tend à le laisser penser -, une simple « victime collatérale ». Corinne aimait son père ? Jean Luchaire aimait sa fille ? Certainement. Et après ?

 

Le 3/04/2026.

Msh