Anna GREKI (1931-1966) : Une poétesse moussebila



 De son vrai nom Colette Anna Grégoire, Anna Gréki passe son enfance dans le petit village de Menaa, dans les Aurès, où ses parents sont instituteurs (« Tout ce que j'aime et ce que je fais à présent/A des racines là-bas/Au-delà du col du Guerza, à Menaâ [...]). Elle effectue ses études primaires à Collo, secondaires à Skikda (alors Philippeville) et Annaba (Bône), obtient le baccalauréat à seize ans. Elle poursuit des études de lettres modernes à la Sorbonne. Elle y fait la connaissance de Jean-Claude Melki et se lie avec l'étudiant algérien en histoire et philosophie Ahmed Inal, originaire de Tlemcen et membre du Parti communiste algérien. Interrompant ses études, elle rentre en 1955 avec lui en Algérie pour participer activement au combat pour l'indépendance et enseigne comme institutrice à Annaba pendant un an puis à Alger.

À Alger, Anna Gréki s'inscrit à l’école d’institutrices où elle est une militante active, logeant avec sa camarade Claudine Lacascade qui partage son engagement dans des chambres de la villa Mireille, dans le haut de Belouizdad (Belcourt), qui sert aux rencontres et à l’hébergement des dirigeants du PCA. Sid Ahmed Inal est nommé professeur à Tlemcen, au collège de Slane (Ibn Khaldoun) puis entre, à 25 ans, dans la clandestinité en avril 1956 et rejoint les maquis de la wilaya V (Oranie) où il devient secrétaire du commandant du secteur de Sebdou. Il est tué par l’armée française le 20 octobre 1956. «Vivant plus que vivant/Au cœur de ma mémoire et de mon cœur...», écrira Anna Gréki dans l'un des poèmes dédiés à sa mémoire.

Repliée en janvier 1957 chez ses parents à Annaba (Bône) après la découverte des activités de la villa Mireille, Anna Gréki est, revenant à Alger, arrêtée le 21 mars 1957 par les parachutistes à la gare, interrogée à la villa Sésini et, après une semaine de torture, internée à la prison Barberousse (Serkadji) d'Alger où elle a pour compagne de cellule Claudine Lacascade. C'est là qu'elle écrit ses premiers poèmes.

Claudine Lacascade arriva en Algérie en 1955 avec un contrat de l'Éducation nationale, là elle découvrit Colette Grégoire, alias Anna Gréki, à l'école normale de jeunes filles de la rue Zaatcha, quartier du Golf (et non du Golfe, l'erreur est fréquente). Un mot pour mes ami(e) algérien(ne)s : Zaatcha renvoie à un événement important de l'Histoire algérienne : dans cette oasis de la wilaya de Biskra, des combattants arabo-berbères regroupés autour du cheikh Bû Ziyân engagèrent un combat d'une rare violence contre les détachements coloniaux ; celui-ci dura de juillet à novembre 1849. Le chiffre des victimes s'estime à plus d'une dizaine de milliers de villageois algériens massacrés. Le colonisateur avait, à vrai dire, bien du mal à pacifier le pays. Fait révélateur : après 1848, cinq gouverneurs se succèdent en Algérie en l'espace de sept mois. Le siège sanglant de Zaatcha fut l'œuvre du général Émile Herbillon. Comme il était courant dans cette Algérie colonialiste de l'arrogance et de l'humiliation, on attribua le nom de cet officier à un petit port de pêche de la wilaya d'Annaba, appelé maintenant Chetaïbi.

Revenons au témoignage de Claudine. Elle raconte au sujet d'Anna Gréki :

« J'admirais Colette Grégoire (Anna Gréki), car elle était très différente des autres qui n'avaient jamais voyagé, avaient encore une mentalité de petites filles alors que Colette très brillante avait obtenu le bac à 16 ans, était allée à Paris faire des études de lettres. Nous avions les mêmes lectures et centres d'intérêt, elle me révèle à voix basse – au moment où le Parti communiste fait l'objet d'une interdiction – qu'elle est communiste. Je n'avais rien contre. Je lui ai dit que j'étais contre l'oppression et que si je pouvais faire quelque chose j'étais disponible. » [In : Andrée Dore-Audibert, Des Françaises d'Algérie dans la guerre, Karthala, 1995.]

Un jour, les communistes algériens demandent aux deux femmes de pratiquer l'hébergement destiné à des réunions ou des militants passés dans la clandestinité. En qualité d'institutrices stagiaires, Colette Grégoire et Claudine Lacascade louent la « villa Mireille », boulevard Bru (aujourd'hui Boulevard des Martyrs). Ce fut un point de rencontre pour le PCA. Elle sera découverte par les autorités policières coloniales au moment de la grève générale du 28 janvier 1957 – initiée simultanément au vote du FLN à l'ONU – précédant la « Bataille d'Alger ». Le 2e RPC (Régiment de paras) s'en servira comme lieu de torture à partir de l'été 1957. Les deux femmes passent alors, à leur tour, dans la clandestinité. Colette est allée vivre avec Claudine dans le deuxième logement de celle-ci situé à El Biar. Ce n'était guère prudent. Elle retourna donc chez ses parents à Bône (Annaba). Son père essaya de la débrouiller d'une situation difficile. Il était directeur d'école et connaissait les notables de la ville. Il s'appuya sur un « ami » commissaire de police pour qu'elle puisse continuer ses études en France. Tout paraissait devoir s'arranger. Or, parvenue à la gare d'Alger, Colette Grégoire est arrêtée par les forces de l'ordre et sans aucun ménagement. Qui a donc trahi ? Qu'importe puisque ce sont toujours des flics au service du colonialisme français. Justement, chose nouvelle, ces flics portaient des uniformes de paras – ainsi débutait ce qu'on appela l'ère des « pouvoirs spéciaux ». La PJ avait l'uniforme militaire. Les militaires devenaient des flics et les flics des militaires. Avec cela, le peuple algérien était désormais bien « encadré ». Les deux femmes subiront la torture et découvriront celles des autres militants anticolonialistes ou pas, car certains ne furent que « soupçonnés ». « À la villa Sesini, sous le contrôle de Faulques tout était possible et on le savait », dira une militante communiste d'origine italienne originaire de Bône et qui connaissait bien Colette alias Anna Gréki. Roger Faulques, cela vous parle ? Cet officier parachutiste de la Légion étrangère venait de terminer la Guerre d'Indochine avec six blessures et huit citations – il avait une balafre impressionnante au visage. Henri Alleg l'évoque dans son témoignage, « La Question ». Il se vantait qu'on le surnomme le « capitaine SS ». La « guerre » qu'il menait à présent contre la liberté des peuples n'avait désormais plus rien de téméraire, elle était « sale » et déshonorante. Faulques était devenu un bourreau. Faulques avait servi la France colonialiste jusqu'aux limites de sa vie et de son corps. Il en avait payé le prix. Il ne pouvait plus l' « honorer » loyalement. Désormais, cette France colonialiste lui demandait de la servir dans ses œuvres les plus viles. Sa conscience ne pouvait pas en être remuée. Cependant, ses convictions idéologiques prenaient toujours largement le dessus. Sa « gloire » fut à présent de démanteler - mais à quel prix ? - de nombreux réseaux FLN.

Écoutons autre chose. Qui nous entretient d'une vie plus vibrante. Celle trop brève de Colette Grégoire alias Anna Gréki – contraction de son nom et de celui de son époux.

« On peut dire que Colette Grégoire, écrit Andrée Dore-Audibert, par son élan culturel, son ouverture sur le monde extérieur […] faisait figure en prison, pour les jeunes, de modèle de référence. » Elle fut une médiatrice. Sa connaissance profonde du peuple algérien lui permit de communiquer le meilleur de la culture française et européenne. Ce que les Français ou les Européens d'Algérie eux-mêmes ignoraient souvent quand ils ne le dédaignaient pas. Grâce à une âme comme Colette Grégoire et tant d'autres aussi comme Raymonde Peschard ou Lucette Laribère, les Algériennes, les Algériens apprirent à ne pas détester la France mais plus justement le colonisateur français. En prison, Colette peindra : on retient ses portraits de Djamila Bouhired ou de Jacqueline Guerroudj. Et ses poèmes écrits dans les geôles seront récités par d'autres prisonnières. Ainsi :

L'avenir est pour demain/Pour toutes mes sœurs./ L'avenir est pour demain/l'avenir est pour demain./ […] L'avenir guillotiné redresse la tête/Et ces femmes fières d'avoir le ventre rouge/à force de remettre au monde leurs enfants/qui ont trop de leur voix pour apprendre à se taire. (…)



Expulsée en France le 17 décembre 1958, Colette est institutrice en Avignon de 1959 à 1961. Elle épouse entre-temps Jean-Claude Melki. Elle rejoint le FLN en Tunisie où elle devient correspondante pour Atlas et pour Alger républicain. Elle se battait certes contre le colonialisme, mais aussi pour une Algérie progressiste. Et surtout pour un monde différent dans lequel la femme aurait toute sa place. De retour en Algérie à l'indépendance, elle jugeait de façon critique les premiers travaux de l'Assemblée nationale de l'Algérie indépendante. « Elle était obsédée par le code de la nationalité qui ne reconnaissait que le « droit du sang » et s'est battue sans succès contre cet état de fait », rappelle Jacqueline Guerroudj. [in : Des douars et des prisons, Bouchène Ed., Alger, 1993.]

Contrairement au colonialisme français pourtant, l'Algérie nouvelle ne chercha point à établir de différences entre citoyens. Le GPRA réaffirmait que « la République algérienne ne fera aucune distinction fondée sur la race ou la confession entre ceux qui veulent demeurer ses enfants. » (26 sept. 1962). Dans un appel aux Européens, Ferhat Abbas confirma cette position. [In : G. Manceron, H. Remaoun, D'une rive à l'autre, Syros ; Paris, 1993.]

En 1963, le Code entériné par les députés algériens représentait pourtant un recul par rapport aux déclarations de feu-Ferhat Abbas qui, par ailleurs, en démissionnant de ses fonctions de président de l'ANC (Assemblée nationale constituante), le 15 août de la même année, sera ensuite exclu du FLN et emprisonné à Adrar, dans le Sud algérien. Ce code, voté par l'ANC, exigeait pour être pleinement Algérien que l'on soit issu de « deux parents de ligne paternelle nés en Algérie y jouissant du statut privé musulman. » La religion avait donc force de loi. « À notre sens, écrira Anna Gréki, ce texte donne effectivement une base religieuse à la nationalité, et c'est cette confusion même qui nous inquiète. » [texte reproduit dans Les Temps modernes, juillet-août 1982.] De fait, si un Européen ou une Européenne ne pouvait prouver qu'il avait participé au combat de libération nationale, il était exclu qu'il puisse acquérir la citoyenneté algérienne. Il s'agissait – on se répète – d'une concession faite à l'endroit de ceux qui, déjà, préparait tout ce dont le peuple algérien eut à souffrir ensuite. Car, il n'y avait pas que des personnes d'origine européenne qui ne puissent justifier d'avoir participé à la lutte contre le colonialisme français. Enfin de quelles identité(s) se nourrit l'identité algérienne ? L'énoncer au pluriel c'est d'emblée l'inscrire dans un discours rebelle. Celui qui récuse le discours officiel. Dans un texte rédigé au printemps 1965, Anna Gréki déclarait : « En réalité, nous tous, minoritaires ou majoritaires, défavorisés ou privilégiés linguistiques, nous faisons partie de la nation que nous nous exprimions en kabyle, chaouis, targui, arabe dialectal ou littéraire, français. » De là jaillira enfin une langue qui, déjà, s'est alimenté et s'alimentera, s'enrichira sans cesse : ici, on l'a appelé le daridja. Cette langue c'est la nôtre, nous Algériens.

S'agissant de la problématique des Européens d'Algérie, l'exemple le plus facile dont je puisse me servir est celui de ma propre mère d'origine italienne. Elle n'avait jamais connu d'autre pays que l'Algérie, elle avait été la première épouse de mon père William Sportisse, lui-même moudjahid. Elle aimait toujours les Algériens et ceux-ci l'aimaient. Elle a quitté l'Algérie parce qu'on lui a recommandé de la quitter au milieu des années 1990 quand nous étions en pleine « guerre civile ». Sinon, elle ne serait jamais partie. Elle n'a jamais compris ce qu'elle faisait en France et se demandait même ce qu'elle avait à voir avec la France, elle dont l'arrière-grand-père était natif de Campanie. Toute la singularité de l'Algérie française se tenait dans ce fait-là. On avait fait venir ici des étrangers pour exploiter une force de travail manquante ou leur faire miroiter une meilleure existence et afin qu'ils deviennent Français. Car, il n'était pas question que le natif – l'Algérien arabo-berbère musulman – devienne un citoyen à part entière. Il était destiné a être un serf, « étranger en son propre pays ». C'est évidemment contre ce fait qu'Anna Gréki alias Colette Grégoire se battit.

Le peuple algérien restait quant à lui accueillant. Ma mère n'a jamais eu l'impression que les Algériens d'en-bas voulurent la chasser. Bien au contraire, ils ne cessaient de lui répéter : « Marcelle vous êtes chez vous ici. » Le peuple algérien ne se faisait plus beaucoup d'illusions sur ceux qui le gouvernaient. Ils oubliaient très souvent leurs lois injustes.

Enfin, oui et non, dirai-je. Surtout les hommes. Anna Gréki percevait à travers ce Code de la nationalité une façon très particulière, inégalitaire affirmerai-je, d'inscrire la place de la femme dans la société algérienne. Elle qui luttait pour l'égalité des droits des femmes, comment aurait-elle reçu le sinistre Code de la famille de 1984 ?

Peu avant son décès terrible, un 6 janvier 1966, Anna Gréki avait entrepris la rédaction d'un roman. Dans celui-ci, le personnage principal se livrait à une longue réflexion :

« Il m'avait fallu longtemps avant de savoir le sens du respect et qu'il était le plus souvent incompatible avec l'ardente volonté de faire le bonheur des autres malgré eux. […]

Elle allait partir. La révolte avait mûri. Et cet apaisement seul avait rendu cette décision possible qu'ils avaient prise après des mois. Ils allaient partir... Ils étaient adultes enfin, ou bien vaincus ? Difficile à dire : l'avenir déciderait. » Ces adultes le seraient-ils vraiment un jour ? Ou seraient-ils vaincus à jamais ?

Je n'ai point connu Anna Gréki. J'aurai certainement pu... si le malheur ne l'eût frappé trop tôt. Je l'ai vu une seule fois, fugacement (une apparition), grâce à mon père, lors d'une soirée artistique au TNA, à Alger. Je n'avais pas encore dix ans. Elle avait une telle aura... une grâce... que j'ai cru qu'il s'agissait d'une comédienne. Mon père me dit : « C'est Anna Gréki. Tu ne connais pas Anna Gréki ? » J'étais déçu, je n'avais jamais entendu ce nom. Mais il résonna en moi pour une éternité.

Puisque c'est dans cet Alger de l'immédiate après-indépendance, la ville de mon adolescence, que j'eus cette vision – l'Anna Gréki «  actrice » de mon rêve -, j'ai voulu ressaisir pour vous le poème Algérie, capitale Alger :



J'habite une ville si candide

Qu'on l'appelle Alger la Blanche

Ses maisons chaulées sont suspendues

En cascade en pain de sucre

En coquilles d'œufs brisés

En lait de lumière solaire

En éblouissante lessive passée au bleu

En dentelle en entre-deux

En plein milieu

De tout le bleu

D'une pomme bleue

Je tourne sur moi-même

Et je bats ce sucre bleu du ciel

Et je bats cette neige bleue de mer

Bâtie sur des îles battues qui furent mille

Ville audacieuse ville démarrée

Ville marine bleu marine saline

Ville au large rapide à l'aventure

On l'appelle El Djezair

Comme un navire

De la compagnie Charles le Borgne



¬ Biblio.

Anna Gréki. Juste au-dessus du silence, Trad. arabe et préface de Lamis Saïdi. Terrasses Éd. 2019.

Andrée Dore-Audibert. Des Françaises d'Algérie dans la guerre d'Algérie. Karthala, 1995.

Anna Gréki. Algérie capitale Alger. Traduction en arabe de Tahar Cheriaa et préface de Mostefa Lacheraf.SNED, Tunis, 1963.

Lazhari Labter. Anna Gréki ou l'amour avec la rage au cœur. Récit. Koukou Éditions.