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Gardiennes (Les) [2017 - France, 134 minutes. C] R. Xavier Beauvois. Scénario : X. Beauvois, Frédérique Moreau et Marie-Julie Maille, d’après le roman d’Ernest Pérochon. Ph. Caroline Champetier. Mont. M. J. Maille. Scripte : Agathe Grau. Mus. Michel Legrand. Déc. Yann Mégard. Cost. Anaïs Romand. Pr. Les Films du Worso|Sylvie Pialat, Benoît Quainon. Interprétation : Nathalie Baye (Hortense Sandrail), Laura Smet (Solange), Iris Bry (Francine Riant), Cyril Descours (Georges), Gilbert Bonneau (Henri), Olivier Rabourdin (Clovis), Nicolas Giraud (Constant), Mathilde Viseux-Ely (Marguerite), Madeleine Beauvois (Jeanne).
~ France, 1915. Hortense Sandrail (N. Baye) et sa fille Solange (L. Smet) gèrent la ferme du Paridier en Limousin, en l’absence des fils et du gendre retenus sur le front. L’un des fils, instituteur, y meurt. Francine, une jeune commise issue de l’Assistance publique, vient leur apporter un soutien. Elle s’intègre parfaitement et espère pouvoir travailler encore au sein de la cellule familiale. Quand Georges, l’un des fils Sandrail, revient temporairement de la guerre, une idylle se noue entre eux. Hortense n’accueille pas cet événement d’un œil favorable…
Observateur d’un quotidien généralement situé dans un univers contemporain (Nord, 1991 ; N’oublie que tu vas mourir, 1995 ; Le Petit lieutenant, 2005 ; Des hommes et des dieux, 2010), Xavier Beauvois s'en écarte en adaptant l’excellent roman d’Ernest Pérochon, Les Gardiennes paru en 1924. L’écrivain relate ici un autre quotidien, celui des femmes en milieu rural au cours d’un conflit – la Première Guerre mondiale – qui leur confisquera maris et fils, pour un temps selon le meilleur des cas, pour l’éternité dans l’éventualité la plus sombre. On retiendra enfin que le cinéaste Henri-Georges Clouzot (Le Corbeau, Le Salaire de la peur etc.) - fils d'un éditeur niortais qui avait fait publier des œuvres de Pérochon - avait caressé le projet d'adapter Les Gardiennes au début des années 1940. Le régime de Vichy l'avait bloqué, l'écrivain n'étant plus en odeur de sainteté depuis son refus d'écrire pour La Gerbe, journal collaborationniste et de se rendre en Allemagne pour y donner des conférences. Menacé et surveillé, Pérochon mourut en février 1942 d'une crise cardiaque. Il avait 57 ans.
L’auteur de Nêne, prix Goncourt en 1920, aurait besoin d’être mieux distingué. Si le film de Beauvois pouvait nous inciter à le faire ce serait là une fort belle opportunité. L’originalité de Pérochon tient au fait qu’il a souvent mis en scène des récits ancrés dans un contexte rural fort méconnu et, en outre, à travers des portraits féminins intrigants et diablement émouvants. Nêne racontait d’ailleurs l’histoire d’une servante engagée chez un fermier dans une région que connaissait parfaitement l’écrivain, le marais vendéen. Natif de Courlay, en plein bocage bressuirais, dans ce qu’il faut nommer le Poitou historique, Pérochon décrivait ce milieu rural dès son premier roman, Les Creux des maisons (1913), publié initialement en feuilleton pour L’Humanité et qui faillit être récompensé du prix Femina. L’écrivain fera connaître, à l’instar d’un Tolstoï en Russie ou d’un Zola en France, la noire misère de la petite paysannerie et, de surcroît, la tragédie surhumaine des épouses : dans cette œuvre, la tragédie c’est celle de la meunière Delphine, la femme de Séverin, ouvrier agricole orphelin et jadis mendiant. Elle s’éteint, épuisée par l’éreintant travail au champ, la maladie et les maternités. On ne peut guère se tromper. Chez l’écrivain, la poignante héroïne c’est elle. Les creux des maisons ce sont justement ces habitations insalubres dans lesquels survivaient les paysans : « C’était une cabane bossue et lépreuse, à peine plus haute qu'un homme ; on descendait à l'intérieur par deux marches de granit ; il y faisait très sombre car le jour n'entrait que par une lucarne à deux petits carreaux ; l'hiver, il y avait de l'eau partout. », écrit Pérochon.
Dans l’œuvre du romancier, on observe, en outre, les miasmes de schismes religieux et politiques qui avaient secoué la France, et, tout particulièrement, les contrées d’où lui-même était issu. Les parents de Pérochon, propriétaires d’une borderie – exploitation agricole modeste –, étaient de culture protestante. À vrai dire, ceux-ci étaient plutôt originaires d’une commune – Saint-Jouin-de Milly près de Moncoutant (département des Deux-Sèvres) – beaucoup plus marquée par ce courant religieux. Or, à l’inverse, la région alentour demeurait imprégnée par une forte présence catholique nourrie des soubresauts des « guerres civiles » vendéennes liées à la Chouannerie. Plus encore, une trajectoire « dissidente » spécifiquement locale, « la Petite Église » (catholiques ultra-traditionalistes), s’y faisait jour à travers le personnage de Madeleine Clarandeau, la bonne des Moulinettes dépeinte dans Nêne. Ernest Pérochon fut, en revanche, très républicain et assez peu religieux. Il parla très souvent de sa « soutane rouge » en évoquant sa vocation d’instituteur. Cependant, il ne cessa jamais de scruter avec compréhension et empathie l'univers dans lequel il évoluait. Dans cet ordre de pensée, Les Gardiennes - le film tout autant que le roman - flétrit la doctrine religieuse obtuse, négatrice d'amour et de vie, qui, à travers le destin de ses figures féminines, précipite les êtres dans l'exclusion et l'indignité dès lors qu'ils choisissent de vivre librement. Pérochon et Xavier Beauvois expriment avec tendresse où penche leur sympathie : ici, l'héroïne absolue c'est encore Francine, la servante à l'aubade cristalline incarnée par la miraculeuse Iris Bry ; Hortense (Nathalie Baye), femme entreprenante, équilibrée et de fort tempérament, obéissant elle-même à l'étouffante morale des conventions.
Les Gardiennes rappelle les circonstances dans lesquelles les épouses, en milieu paysan, sont devenues les gardiennes du foyer et de la terre. À l’ordre de mobilisation générale, intervenu un dimanche 2 août 1914, il faut adjoindre cet appel aux femmes françaises édicté le 6 suivant et toujours signé par René Viviani, président du Conseil des ministres. On y lit, entre autres, ceci : « […] Le départ de l’armée de tous ceux qui peuvent porter les armes laisse les travaux des champs interrompus : la moisson est inachevée, le temps des vendanges est proche. […] Je vous demande de maintenir l’activité des campagnes, des terminer les récoltes de l’année, de préparer celle de l’année prochaine : vous ne pouvez pas rendre à la Patrie un plus grand service. Ce n’est pas pour vous, c’est pour elle que je m’adresse à votre cœur. Il faut sauvegarder votre subsistance, l’approvisionnement des populations urbaines et surtout l’approvisionnement de ceux qui défendent à la frontière, avec l’indépendance du pays, la civilisation et le droit. » Ainsi, fut fait, et de manière exemplaire. Quant au couplet sur « l’indépendance du pays, la civilisation et le droit », on sait maintenant ce qu’il vaut… Tout juste mentionnerons-nous, avec un brin d’humour, que l’ennemi de la « civilisation et du droit » était, à cette époque, l’Allemagne. À l'école communale de la République, les enfants eux-mêmes récitent le poème Les Boches, « goujats, sinistres et malsains tuant femmes et mioches ». Ce qui, en vérité, nous retient beaucoup plus, s’agissant de Pérochon et du film de Xavier Beauvois, c’est la « moisson inachevée » et « le temps des vendanges » à accomplir. Le romancier plaçait son récit à Sérigny, localité imaginaire, mais clairement dessinée comme se trouvant en bordure du marais poitevin, là où Pérochon enseignait – à Vouillé où il habitera jusqu’en 1920. Comme il faut s’y attendre, on a là toute une nature et un monde à dénicher. L’auteur n’y manquait pas, même si, au cœur de cette exploration étonnamment suggestive, des thèmes plus fondamentaux et personnels y étaient dialectiquement développés : l’irrépressible émancipation des femmes, tempérée par la lucidité de l’écrivain qui lui commande d’observer, tout autant, les obstacles et les freins que la société patriarcale érigent à son endroit ; le patient travail d’éducation et de pédagogie dans les campagnes, remède à l’ignorance et l’esprit obscurantiste ; le rejet des guerres et du chauvinisme patriotique ; l'intense passion pour la nature, le travail de la terre, le savoir-faire et la culture populaire. Aussi, l’œuvre d’Ernest Pérochon se révèle surtout comme une ode vibrante à ces paysages-là, à ces gens d’ici et à toute cette nature qu’il faut préserver. En dernier lieu, l’écrivain n’a pas besoin de se forcer pour nous faire admirer sa prose empreinte d’expressions typiquement régionales.
Que ce soit au niveau du récit ou dans la définition des personnages, Xavier Beauvois et ses deux scénaristes, Frédérique Moreau et Marie-Julie Maille, n’ont, à quelques infimes détails près, rien modifié. Tout au plus, ont-ils transféré Les Gardiennes dans la région du Limousin, en Haute-Vienne. On dira simplement que l’on demeure en région administrative Nouvelle Aquitaine. Petite digression, on fera remarquer au passage qu'un très beau film quasiment contemporain, Le Semeur, réalisé par la débutante Marine Francen, mettait en relief une identique absence masculine dans un tout autre contexte historique, la révolte paysanne contre le coup d'État de Louis Napoléon Bonaparte en 1851. Inspiré d'un récit redécouvert (L'Homme semence), écrit par Violette Ailhaud en 1919, ce film avait d'identiques producteurs : Sylvie Pialat, l'épouse du réalisateur Maurice Pialat, et Benoît Quainon. Pour l'heure, ce qu’il faut louer chez Xavier Beauvois c’est le refus de la dramatisation événementielle et la fidélité à ce qui fait la quintessence du roman : la touchante vérité de ses personnages féminins, le tracé des coutumes et la description attentive du labeur quotidien, le combat mené par chacune des protagonistes en dépit de l’adversité et des vicissitudes historiques. Le réalisateur opte, à juste titre, pour un pessimisme de la raison et un optimisme de l'élan vital. Cela étant dit, Les Gardiennes n'omet pas la claire dénonciation des guerres absurdes, pourvoyeuses de morts et de destructions, que ce soit dans les dialogues ou les images : le travelling introductif sur les cadavres de soldats embrumés, jonchant les sols humides et couverts de feuilles calcinées par les opérations de guerre ; le cauchemar du fils Sandrail qui, au terme d'un corps-à-corps sanglant, croit découvrir, sous le masque à gaz ôté, le visage de son double allemand qu'il vient de lacérer de coups de poignard... C'est Clovis (Olivier Rabourdin), le gendre, qui le dit en ces termes : « Les Allemands, c'est des gens comme nous, c'est des ouvriers, des instituteurs, des paysans comme nous. » La plupart des critiques ont rendu un juste hommage à l'excellent travail de Caroline Champetier, l'habituelle directrice de la photographie de Xavier Beauvois. En conformité avec l'optique du cinéaste, Les Gardiennes, filmé en plans fixes ou en travellings modulés, souligne, avec une luminosité exceptionnelle, la quiète sérénité et l'imperturbable déroulement des travaux et des saisons. Au sein de cet environnement visiblement impassible, les silhouettes humaines, détachées avec douceur mais dans une précision souveraine, mettent en relief le mouvement, le déplacement et la gestuelle des êtres et la valeur incommensurable qu'elle revêt. Que ce soit en intérieur ou en extérieur, la primauté est accordée, en plan rapproché ou en plan lointain, à l'expression du visage tout autant qu'aux gestes des individus. On ne pourra pas s'empêcher non plus d'admirer, en d'autres occasions, et captés souvent en perspective, l'ordonnancement des fermes, la typologie des habitations et la géométrie des champs cultivés. Il est évident que nous n'interceptons pas, ici, une paysannerie misérable telle que décrite plus haut. Il n'empêche : le travail reste pénible et l'immense mérite des femmes, Hortense, sa fille et Francine, y est nettement mis en relief. Parmi d'autres séquences remarquables, on notera celle de Nathalie Baye, les mains sur les hanches, observant avec un fier ravissement l'efficace moissonneuse-lieuse qu'elle vient d'acheter et qui s'éloigne dans le champ, en contraste absolu avec un plan précédent où, dans une lassitude atroce, elle s'écroule dans le sillon, à la remorque du cheval de trait et de la charrue ; enfin, et, surtout, celle des mains, à la poursuite l'une de l'autre, de Georges et de Francine caressant amoureusement la pierre d'un dolmen - monument mégalithique funéraire présent en Haute-Vienne - avant que l'un et l'autre s'étreignent dans la verdure. Faut-il répéter, une fois encore, en quoi la jeune Iris Bry constitue la divine surprise du film, éclipsant même Nathalie Baye et sa fille, Laura Smet, pourtant impeccables ? Les Gardiennes ? Un superbe film paysan illuminé par la générosité, la souveraineté de la geste féminine et le sourire vermeil d'Iris Bry en chanteuse de bal, épitaphe ou épilogue c'est selon...
Golden Door (Nuovomondo) [2006 - Italie, France, 118 min. C] R. Sc. Emanuele Crialese. Ph. Agnès Godard. Déc. Carlos Conti. Cost. Mariano Tufano. Mus. Antonio Castrignanò. Son. Pierre-Yves Lavoué. Mont. Maryline Monthieux. Chansons : Sinnerman et Feeling Good de Nina Simone. Pr. Alexandre Mattet-Guy, E. Crialese, Fabrizio Mosca|Memento Fims, Respiro, Titti Film, Rai Cinema, Wild Bunch, Arte France, Canal+. I. Charlotte Gainsbourg (Lucy), Vincenzo Amato (Salvatore Mancuso), Francesco Casisa (Angelo Mancuso), Filippo Pucillo (Pietro Mancuso), Vincent Schiavelli (don Luigi), Aurora Quattrocchi (donna Fortunata), Federica De Cola (Rita), Isabella Ragonese (Rosa), Ernesto Mahieux (le docteur Zampino), Filippo Luna (don Ercole), Andrea Prodan (Mister Del Fiore), Massimo Laguardia (Mangiapone). Lion d'Argent de la Révélation, Mostra de Venise 2006.
~ Début du XXe siècle. Environs de Petralia Sottana (Sicile du Nord). Le berger Salvatore (Amato) et son fils Angelo escaladent le massif rocailleux des Madonies afin d'y déposer au pied d'une croix de bois deux cailloux en offrande qu'ils tiennent serrés entre leurs mâchoires. Ils ont pris la décision de partir outre-Atlantique, en Amérique. Ils cèdent tous leurs biens : terre, maison, bétail. Et se rendent en famille vers le Nouveau Monde. Parvenus au port de Palerme, tous les candidats à l'émigration sont entassés et inspectés comme du bétail. Une jeune Anglaise, Lucy, (Ch. Gainsbourg) se joint à leur groupe. Elle n'a ni passeport, ni argent, ni attache en Amérique. Dans la cohue, Lucy réussit à s'introduire dans le navire. Le voyage dure quatre semaines. Au cours de la traversée, Salvatore n'est guère insensible au charme de Lucy et devient son protecteur...
Auteur de Respiro (2002), film situé sur l'île de Lampedusa où il y a vécu quelque temps, Crialese nous entretient avec Nuovomondo du rêve d'un autre monde ou du désir de migration vers une terre inconnue. Cette fois-ci, c'est en Sicile même que le cinéaste place sa caméra, du moins pour sa première partie (environ 35 minutes). Quelques années plus tard, il tournera Terraferma (2011) sur l'île de Linosa, non loin de Lampedusa, en s'inspirant de l'histoire d'une jeune Africaine, Timnit D., exilée comme tant de ses compatriotes sur ce coin de terre de l'archipel des Pélages. Le thème de l'émigration - celle d'ici ou celle d'ailleurs - constitue désormais un motif récurrent de la cinématographie italienne. On pense en particulier aux films de Gianni Amelio (Lamerica, Cosi ridevano), Gianfranco Rosi (Fuocoammare), Andrea Segre (La prima neve, L'ordine delle cose), Marco Tullio Giordana (Quando sei nato non puoi più nasconderti) ... etc.
Ce nuovomondo fantasmé n'apparaît cependant pas ici : on se contente de l'imaginer et de l'attendre. Jusqu'à la fin du film, il demeure invisible. « Nuovomondo n'est pas un film sur le mythe américain, ni une réévocation épico-historique du drame de l'émigration, écrit Gianni Canova, mais plutôt une fable anthropologique sur le thème du voyage et du rêve en un monde meilleur. Du point de vue structurel, le film est nettement divisé en trois parties qui se distinguent en même temps du point de vue du style : la séparation de la terre et des racines, le voyage, enfin l'abordage au "Nouveau Monde". Dans la prime partie, [...] c'est un monde archaïque que met en scène Crialese, dominé par la misère, immergé de superstitions paysannes, bercé par une langue douce et rugueuse, qui est la sienne et uniquement la sienne, différente des autres dialectes siciliens. De cette terre, les Mancuso veulent à tout prix s'y échapper. En Sicile, dominent les plans amples et ouverts qui mettent en relation les personnages avec l'espace et le décor. [...] » [G. Canova, Cinemania, il cinema italiano del nuovo millennio, Venise, Marsillo, 2010] Qu'est-ce qui arrache à leur contrée les Mancuso ? Des cartes postales mystificatrices mises en circulation par les autorités étatsuniennes afin d'y attirer une main-d'œuvre à bas prix, suite à l'abolition de l'esclavage. Crialese les a retrouvées montrant en quoi l'imaginaire nord-américain se fonde sur la falsification et l'exagération. Du reste, le réalisateur de Respiro construit un univers visuel à partir de cette fable inauthentique : les oignons monumentaux, les carottes énormes et les pièces de monnaie qui chutent des arbres. Ces images surréelles constitueront le leitmotiv onirique du film. « La seconde partie du film, ajoute Canova, débute avec le port où les émigrants cherchent à s'embarquer. [...] Les couleurs se font plus sombres et l'éloignement suspendu de la première partie cède la place à une forme de phénoménologie du chaos, à l'excitation du trajet, au malaise et à la désorientation des émigrants, jusqu'à la très puissante émotion du départ : un plan en plongée montre une étendue serrée et homogène de corps qui, à un certain moment, lentement, se scinde en deux. [...] La distance entre les deux groupes s'élargit peu à peu, inexorablement, comme pour sceller un écart sans retour. [...] Ce qui intéresse Crialese c'est de mettre en scène la violence de toute émigration, mais en s'interrompant avant le choc de la perte du rêve. Nous ne verrons pas les personnages du film pénétrer dans le "nouveau monde" dont ils avaient rêvé : le film s'arrête avant, derrière une vitre opaque qui ne laisse pas entrevoir le profil de Manhattan, mais qui au moins conserve - encore pour un peu de temps - la possibilité, pour tous, se continuer à rêver ». [op. cité]
Pour la revue Ciak, Stefano Lusardi replace, pour sa part, l'œuvre dans son contexte historique : « Entre 1880 et 1915, quatre millions d'Italiens passèrent par Ellis Island, l'île des larmes au-delà de laquelle commençait pour les émigrants le rêve américain. (Emanuele Crialese a utilisé en réalité des installations portuaires désaffectées de Buenos Aires). L'histoire imaginaire mais exemplaire de Salvatore contient en soi tout ce qui sert à une réflexion politico-sociologique sur les migrations d'hier et d'aujourd'hui ; [...] » [octobre 2006].
Grand Budapest Hotel (The) [2014 - États-Unis, 100 min. C] R. Wes Anderson, d'après une histoire de W. Anderson et Hugo Guinness. Ph. Robert D. Yeoman. Mont. Barney Pilling. Mus. Alexandre Desplat. Déc. Adam Stockhausen. Cost. Milena Canonero. Dir. art. Gerald Sullivan. Pr. American Empirical Pictures. W. Anderson, Scott Rudin, Steven Rales, Jeremy Dawson. I. Ralph Fiennes (Gustave H.), Tony Revolori (Zéro), F. Murray Abraham (Monsieur Moustafa), Mathieu Amalric (Serge X.), Adrien Brody (Dmitri), Willem Dafoe (Jopling), Jeff Goldblum (Kovacs), Harvey Keitel (Ludwig), Jude Law (l'auteur, jeune), Bill Murray (Monsieur Ivan), Edward Norton (le capitaine Henckels), Léa Seydoux (Clotilde), Tilda Swinton (Madame D.), Tom Wilkinson (l'auteur).
~ 1985. Sur la tombe d'un romancier, une jeune femme raconte la genèse de son œuvre, The Grand Budapest Hotel, situé dans une ancienne nation nommée Zubrowka, en Europe centrale. 1968. Dans cet hôtel délabré et désert, l'écrivain rencontre M. Moustafa (Murray Abraham) qui serait le propriétaire. Celui-ci lui conte son récit. 1932. Le premier concierge Gustave H. (R. Fiennes), de grande réputation, embauche un jeune immigrant Zéro (Revolori) comme lobby boy. Gustave est particulièrement apprécié des riches clientes âgées de l'établissement. La mort de l'une d'elles, Madame D. (T. Swinton) le chagrine beaucoup. Il se rend donc à ses funérailles avec son lobby boy. Selon Vilmos Kovacs (J. Goldblum), l'exécuteur testamentaire, Gustave hérite d'une toile d'une valeur inestimable, Le Garçon à la pomme. Dmitri (A. Brody) est courroucé et exige qu'on arrête Gustave. Ce dernier, flanqué de Zéro, s'empare du tableau et le dissimule dans un coffre-fort du Grand Budapest. C'est alors que la police arrête Gustave qui est accusé de meurtre à l'encontre de Madame D. ...
Un film drôle et pétillant, œuvre mélangeant de nombreux genres (comédie, enquête, films d'aventures) et conforme à l'esprit du réalisateur Wes Anderson (La Famille Tenenbaum, 2001 ; À bord du Darjeeling Limited, 2007) qui aime à mettre en scène des personnages décalés et loufoques. On retrouve ici une touche de nostalgie diffuse puisque le récit est placé au cœur d'une nation disparue de l'Europe centrale et dans l'entre-deux guerres. Le cinéaste a cherché à raviver le souvenir des comédies d'Ernst Lubitsch (The Shop Around the Corner, 1940) et des écrits de Stefan Zweig. La représentation du Monde d'hier.