Mai Zetterling (1925-1994)

 

 

 

Née à Västeras en Suède, un 24 mai 1925, Mai Zetterling se destina dès sa prime adolescence à la carrière artistique. Elle débuta au Théâtre des Enfants de Stockholm dans une pièce de Pär Lagerkvist. Elle n’avait que quinze ans. Elle s’engagea alors dans l’apprentissage de son métier au Théâtre Royal de la même ville. Elle apparaît à l’écran, au début des années quarante, dans un rôle mineur pour Gunnar Olsson (Lasse-Maja). Mais, c’est un film d’Alf Sjöberg (Tourments, 1944), écrit par Ingmar Bergman, qui la lance et retient, en particulier, l’attention du réalisateur britannique Basil Dearden. Elle y incarne une jeune femme d’origine modeste dont s’éprend un apprenti-violoniste Widgren (Alf Kjellin). Tous deux souffrent semblablement de la tyrannie d’un homme. « Tourments s'accordait à la nouvelle atmosphère qui prévalait en Suède vers la fin de la guerre. [...] Victor Sjöström, le plus grand réalisateur suédois, aimait bien ce scénario qui racontait l'histoire d'un enseignant qui impose un effort mental inhumain à ses élèves dans une école supérieure de Stockholm. Stig Järrel développa le personnage sadique et fou qu'il avait déjà ébauché dans Flammes dans l'obscurité d'Hasse Ekman (1942), tandis qu’Alf Kjellin et Mai Zetterling émergeaient les premiers d'une nouvelle vague de vedettes populaires dans le cinéma suédois. Sjöberg met l'accent sur le parallèle entre la tyrannie exercée par le professeur surnommé Caligula et le terrible régime encore au pouvoir en Allemagne. L'enseignant porte des lunettes qui ressemblent à celles d'Himmler et lit le Dagposten, un journal suédois plutôt favorable aux nazis. De cette chrysalide naîtra également la vision de la société exposée par Ingmar Bergman, dans laquelle la salle de classe et la sinistre table familiale constituent un microcosme exemplaire de l'enfer sur terre », note Peter Cowie, historien du cinéma scandinave. Basil Dearden aimera la prestation de Mai Zetterling et la retiendra pour incarner Frieda dans le film du même nom sorti en 1947. Mai est une jeune allemande qui sauve un aviateur britannique prisonnier de guerre durant la Seconde Guerre mondiale. Ils tombent amoureux l’un de l’autre. Lorsqu’ils se rendent en Angleterre, tout se passe bien jusqu’au moment où le frère de Frieda la rejoint… Ce dernier n’a en effet rien renié de ses convictions nationales-socialistes. Un an auparavant, toujours aux côtés d’Alf Kjellin, Mai Zetterling était Iris, une soubrette dont s’éprenait un bel officier de riche famille. Le lieutenant renonçait à ses privilèges et à une carrière militaire prometteuse pour vivre avec elle. Un récit qui rappelle beaucoup l’Elvira Madigan postérieur (1967) du compatriote suédois Bo Widerberg. Notons ce qu’écrit encore Peter Cowie : « En Suède, la famille aisée constituait dans certains films des années 1930, malgré tous ses défauts, un refuge confortable contre les iniquités du monde extérieur. En revanche, dans Tourments, Iris et le cœur du lieutenant et dans un nombre croissant de films des années 1940, la famille était désormais considérée comme une source d'amertume et de désaccord, comme un obstacle sur le chemin d'une génération désireuse de liberté psychologique et sociale ». Puis, il ajoute : « L'histoire d'amour entre Robert et Iris [...] contient une nostalgie particulière, de la même façon que l'idylle malheureuse dans le film de David Lean, Brève rencontre, tourné l'année précédente. Après avoir passé la soirée au cinéma, Iris et Robert s'arrêtent sur un pont dans l'obscurité. Pendant que la jeune femme scrute au-delà des rails, un navire avance sans faire de bruit sur les eaux étincelantes du port de Stockholm. Cette scène évoque ce désir de fuite typique du tempérament scandinave. » Ingmar Bergman l’engage en 1948 pour Musique dans les ténèbres, son quatrième long métrage. C’est symptomatique : Mai interprète, une fois encore, le rôle d’une jeune femme aux origines modestes – elle l’était elle-même -, une ouvrière qui redonne le goût de vivre à Bengt (Birger Malmsten), un soldat ayant perdu la vue au cours d’un malheureux exercice de tir. Délaissé par sa fiancée, Bengt abandonne sa passion pour la musique. Ingrid (Mai Zetterling) lui insuffle la force nécessaire pour rejouer du piano. La conclusion du film est moins heureuse, mais une chose est certaine : à travers ces premières incarnations, on tient bien des caractères propres à la personnalité de Mai Zetterling : sa farouche opposition au bellicisme, son idéal d’amour libre et le rejet des préjugés sociaux. Ces aspirations expliquent grandement pourquoi Mai Zetterling, un jour ou l’autre, passera derrière la caméra.

Remarquée par la Rank Organisation, elle va alors faire une carrière en Grande-Bretagne. Ici même, après avoir interprété plusieurs rôles au cinéma, elle commence à réaliser des documentaires pour la BBC, puis un court métrage allégorique, The War Game (1963), primé à Venise. Sa première fiction date de 1964 : Les Amoureux marque son inclination pour l’œuvre d’Agnes von Krusenstjerna (1890-1940), dont la prose, d’une limpidité confondante, dévoile des états d’âme et des atmosphères d’une hardiesse inaccoutumée. L’écrivaine sonde sans aucune censure la sexualité et la folie. Mai Zetterling mêle dans son inspiration plusieurs romans à la fois, mais elle le fait selon une tonalité libre et personnelle burinée par l’acidité des dialogues et une humeur résolument féministe. Vingt-deux ans plus tard, Mai Zetterling brossera, avec Amorosa, un portrait de la romancière (interprétée par Stina Ekblad), tourmentée par de graves crises dépressives et décédée trop prématurément des suites d’une tumeur au cerveau. La comédienne-réalisatrice devient, à ses heures, écrivaine. En 1966, elle adapte son propre roman, Jeux de nuit, film qui fit scandale au festival de Venise parce qu’il relatait, à travers les souvenirs d’un jeune homme (Keve Hjelm), l’univers de luxure dans lequel se complaisait sa propre mère incarnée par Ingrid Thulin. Elle porte ensuite à l’écran le Docteur Glas (Per Oscarsson dans le rôle-titre) de Hjalmar Söderberg, un classique de la littérature scandinave. Celui-ci aura la malchance de n’être point projeté au festival de Cannes de l’année 1968 interrompu à la suite des événements du mois de mai. Précisément, cette année-là, de Mai Zetterling sort aussi Les Filles qui raconte l’histoire d’une troupe de théâtre, et particulièrement celle de trois femmes jouant la pièce d’Aristophane, Lysistrata . « Le message de prise de conscience et de révolte féministe avant la lettre contenue dans cette comédie antique agit sur les comédiennes - incarnées par Bibi Andersson, Harriet Andersson et Gunnel Lindblom – comme un révélateur. Elles se rebellent chacune à sa façon. » (P. Cowie).

Après plusieurs travaux pour la télévision britannique, Mai revient à l’écran dans un style proche du documentaire avec Scrubbers qui met en scène des jeunes délinquantes en univers carcéral.

 

 

1964. Les Amoureux (Älskande par)

1914, dans un hôpital de Stockholm. Trois femmes (Harriet Andersson, Gunnel Lindblom, Gio Petré) sur le point d'accoucher, se souviennent de leur enfance, de leurs amours et de leurs illusions perdues. 

Avril 1966, Mai Zetterling donne un entretien aux Cahiers du cinéma. Première question : « Votre passage subit à la réalisation, vous qui étiez actrice, nous semble...» La cinéaste interrompt : « Rien ne surgit du néant. Il y avait dix ans que je rêvais de devenir réalisatrice mais je n'avais pas assez confiance, et je ne pensais pas avoir assez de force. Être comédienne ne m'a jamais suffi. J'ai toujours pensé que j'avais en moi quelque chose qui me permettrait, non seulement de recréer, mais de créer. Un artiste est quelqu'un qui crée. » [Cahiers du cinéma n° 177, avril 1966]

En 1966, sort son premier LM de fiction, Les Amoureux, dans la droite ligne du cinéma suédois. Ses thèmes et motifs - nuit de la Saint-Jean, obstétrique, angoisse existentielle, début du siècle...- irriguent déjà le cinéma d'Ingmar Bergman. Ce que la critique reprochera d'ailleurs à Mai Zetterling, elle qui, en outre, partage certaines de ses comédiennes avec le cinéaste. Mais ce que la jeune cinéaste apporte au sujet c'est son regard de femme. Bien qu'issues de milieux différents, les héroïnes sont confrontées à la domination masculine, et doivent assumer seules leur destin, souvent décidé à leur insu. La réalisatrice ne contourne aucun sujet : sexualité, morale, religion. Ses images sont franches et audacieuses. Ce qui provoque quelques remous au Festival de Cannes. Servi par la photo lumineuse de Sven Nykvist - l'opérateur de Bergman -, le film reste d'une grande noirceur. La narration faite de flashbacks, bénéficie d'un montage pertinent. Les actrices sont admirables. 

 

N&B. 118 min. R. Sc. M. Zetterling. Sc. David Hughes d'après le roman Les Demoiselles von Pahlen d'Agnes von Krusenstjerna. Ph. Sven Nykvist. Mus. Roger Wallis. Déc. Jan Boleslaw. Mont. Paul Davies. Cost. Birgitta Hahn. Pr. Göran Lindgren, Gösta Petersson, Rune Waldenkranz|Sandrews. I. Harriet Andersson (Agda), Gunnel Lindblom (Adele), Gio Petré (Angela von Pahlen), Anita Björk (Petra von Pahlen), Gunnar Björnstrand (Dr. Jacob Lewin), Eva Dahlbeck (Mrs. Landborg), Jan Malmsjö (Stellan von Pahlen). 

 

 

1966. Jeux de nuit  (Nattlek)

Jan (K. Hjelm) retourne avec sa fiancée (L. Brundin) sur les lieux de son enfance. Là, il y vivait une existence sans entraves sous la tutelle d'une grande-tante étrange (N. Wifstrand) au milieu de parents aux coutumes relâchées. En particulier, sa mère (Irène|I. Thulin), très belle et effrontée, le trouble profondément. Tout ce passé revit à présent et affecte les relations de Jan avec sa promise. 

Jeux de nuit, le deuxième LM de la Suédoise Mai Zetterling, tranche avec son premier (Les Amoureux) nettement plus réaliste. Il s'agit là d'une œuvre baroque et extrêmement osée pour son époque. La réalisatrice ne cherchait sûrement pas le scandale. Elle traite simplement avec courage et sans nulle censure de dérèglements d'ordre affectif et sexuel qui peuvent affecter l'individu quelles que soient les règles morales qu'on érige ici ou là. Parfois, ce sont ces règles mêmes qui, appliquées de façon rigide et anachronique, finissent à contrario par déclencher de nouvelles formes de névrose. Jan (Keve Hjelm), jadis amoureux fou de sa mère, Irene (Ingrid Thulin), revient, accompagné de sa fiancée, dans le somptueux château de son enfance : des souvenirs perturbants ressurgissent alors et il lui est impossible de les surmonter. Il voit se dessiner en filigrane, à travers le visage de son amante Mariana, l'image de sa mère. On fera remarquer qu'Ingrid Thulin interprète, à nouveau, une mère dont le fils s'éprend anormalement, comme ce fut le cas dans Agostino de Moravia transposé à l'écran par Mauro Bolognini en 1962. Si dans le film du cinéaste italien, le traumatisme est bien réel, il s'inscrit dans un processus qui paraît plus naturel, plus ordinaire : le fils unique doit défaire l'image irréelle de sa mère. Chez Mai Zetterling, l'expérience du garçon relève du cauchemar : les jeux de nuit ce sont les fêtes licencieuses d'Irène. Jan n'a pas d'autre choix que démolir tout ce qui le reconduit à ce passé insoutenable. Comme il faut s'y attendre, le film présenté à la Mostra de Venise, le 2 septembre 1966, sera projeté à huis clos aux seuls représentants de la presse. Les séquences orgiaques du film sont comparées à celles de Fellini. Et, à partir de là, évidemment, Mai Zetterling ne ferait pas le poids. Des critiques essaient cependant de comprendre l'œuvre de la cinéaste, au-delà des préjugés commodes. Henry Chapier écrit : « [...] Avec Mai Zetterling, le cinéma est d'abord une affaire de peau : si l'on passe le cap de l'épreuve physique ou nerveuse, le retour de la sérénité critique est assuré. [...] pour peu qu'on entre dans le jeu subtil de la réalisatrice, dans l'évocation de l'enfance d'un garçon, on découvre que le film est tissé à la manière de Marcel Proust, qu'il se déroule en mouvements sinueux, très lents et très longs, et qu'il prend son temps avec les gestes, avec les rêves, avec les objets. Que la technique de l'association sensation-souvenir [...] trouve ici une application plus vraie, plus entière que la psychanalyse [...] Je crois, conclut-il, que le film est une très belle œuvre, inégale, parfois tarabiscotée, mais foisonnante de traits de génie. » (Combat, 3 septembre 1966) Pierre Billard met en relief l'alternative proposée par la réalisatrice : « À la manière de ces auteurs progressistes qui, plutôt que de peindre des paradis prolétariens, s'attachent à fustiger les dépravations bourgeoises, Mai Zetterling traque les complexes les plus secrets et tranche d'une caméra acérée les nœuds de vipères des refoulements sexuels les plus intimes. »  (L'Express, septembre 1966) « [...] Film déclaré immoral, Jeux de nuit est d'abord et avant tout œuvre de moraliste. » [Jean Delmas, Jeune Cinéma, n° 17, 1966]

 

N&B. 104 min. R. Mai Zetterling. Sc. David Hughes, M. Zetterling d'après son roman. Ph. Rune Ericson. Mus. Jan Johansson, George Riedel. Déc. Jan Boleslaw. Cost. Birgitta Hahn. Mont. Paul Davies. Son. P. O. Pettersson. Pr. Sandrews|Goran Lindgren. I. Ingrid Thulin (Irène), Keve Hjelm (Jan adulte), Jorgen Lindstrom (Jan adolescent), Lena Brundin (Mariana), Naima Wifstrand (Tante Astrid), Monica Zetterlund (Latten), Lauritz Falk (Bruno). Le film a été tourné au château de Penningby (Suède). 

 

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1968. Les Filles (Flickorna)

En tournée dans la province suédoise, une troupe joue Lysistrata d'Aristophane. Bientôt les trois comédiennes s'interrogent sur leur propre condition de femmes. 

Les Filles est un film complexe, qui mêle fiction et réalité, théâtre et vie réelle, présent et passé. Il penche parfois vers l'onirisme et le surréalisme, où l'excès, comme dans cette scène folle où, dans un cinéma, des dizaines de femmes bombardent de tous les projectiles imaginables l'écran où apparaissent les images de Johnson, de Gaulle, Hitler, Nasser... Un véritable jeu de massacre.

La réalisatrice actualise la révolte de Lysistrata, un texte écrit en 411 avant J.C. C'est en le jouant que les comédiennes (Bibi Andersson, Harriet Andersson, Gunnel Lindblom) prennent conscience de leur condition et que naît leur lutte. À force de tournées éprouvantes, de cynisme masculin, d'indifférence du public, ces comédiennes, lasses, font des rapprochements entre le texte de la pièce et leurs propres vies. Lors d'une représentation, Bibi Andersson interroge un public somnolent : Aristophane lui apporte-t-il autre chose que le divertissement d'une soirée ? Le film est diversement apprécié par la critique hexagonale en 1969. Le propos est jugé trop simpliste, voire caricatural ; les questions soulevées, imaginaires. Le film est un échec. On le jauge partial : tous les hommes sont mis dans un même sac. Quelques années plus tard, il revient sur les écrans. Françoise Oukrate écrit alors : « En 68, c'était peut-être une avant-garde, aujourd'hui, je pense que nous sommes synchrones, ces filles et nous, les filles et vous. Et puis le propos pacifiste et féministe de Mai Zetterling est servi par une technique prodigieuse de l'image et du montage.  [...] C'est de la poésie tout simplement, mettant à l'épreuve la réalité. Poésie dure, parfois brutale jusque dans le grain de l'image, le contraste, le rythme. Parfaitement adéquate au propos. » [In : La Revue du cinéma/Image et son n° 298, septembre 1975] 

 

N&B. 100 min. R. Mai Zetterling. Sc. M. Zetterling, Dabid Hughes. Ph. Rune Ericson. Mus. Michael Hurd. Mont. Wic Kjellin. Déc. Charles Delattre. Cost. Ulla Britt-Söderlund. Pr. Göran Lindgren|Sandrews. I. Bibi Andersson (Liz Lindstrand), Harriet Andersson (Marianne), Gunnel Lindblom (Gunilla), Gunnar Björnstrand (Hugo), Erland Josephson (Carl). 

 

1986. Amorosa 

Venise. Agnes von Krusenstjerna (Stina Ekblad) est écrivaine. En lutte permanente avec le milieu aristocratique dont elle est issue, elle veut pouvoir écrire librement. Elle est mariée à David Spengel (Erland Josephson), un homme intelligent, mais à l'humeur changeante et au caractère difficile. Il devient son éditeur et son agent. Il l'aime plus qu'il n'aime sa propre existence. Il lui permet de donner à la fois le meilleur d'elle-même mais aussi le pire. Jusqu'à la folie...

Journal de Mai Zetterling, 27 janvier 1983 : « I've got Agnes von Krusenstjerna on the brain. [...] The strange bird in our literature. » La passion de la réalisatrice pour l'écrivaine est ancienne. Elle s'était déjà inspirée des Demoiselles von Pahlen, une suite romanesque publiée en sept volumes, entre 1930 et 1935, dont un seul volet La Route des femmes a été traduit en langue française. Agnes von Krusenstjarna (1894-1940) fut une écrivaine d'une fécondité et d'une richesse d'imagination extraordinaires. Ses ouvrages firent scandale à son époque. Elle traitait avec une audace sans limites de thèmes comme l'érotisme, le désir sexuel, l'homosexualité, l'inceste ou la folie. Elle ne faisait pourtant que refléter des phénomènes observables dans son propre milieu. Il est dommage que ses œuvres nous demeurent pour l'heure quasiment inaccessibles. Le contexte historique qui entoura ses publications, notamment chez l'éditeur Albert Bonniers, ne fut, de surcroît, guère favorable à une réception plus sereine. Agnes et son éditeur vont se retrouver au centre d'une campagne menaçante de la presse d'extrême droite locale, forcément encouragée par la montée du nazisme. Le journal Svenska Morgonbladet recommande un autodafé : « On comprend l'amertume qui s'est emparée de l'Allemagne contre toute cette littérature de séduction décadente, qu'elle soit ou non approuvée par les marxistes, une amertume qui a poussé les gens à se rassembler et à brûler publiquement des tas entiers de ces immondices », y est-il écrit. Du reste, au cours de l'été 1934, Agnes von Krusenstjerna et David Sprengel fuient les événements traumatisants qui ravagent la Suède et se réfugient en Espagne. En août, elle fait une nouvelle dépression nerveuse et, après une tentative de suicide, est admise dans une clinique psychiatrique de Malaga. C'est là, qu'elle commence à écrire ce qui va être son dernier roman, Fattigadel (Pauvres gens, 1935), sans doute le plus acerbe à l'égard des classes dominantes. Obstinée, Agnes von Krusenstjerna ne renoncera jamais à son combat contre la pression de son milieu, revendiquant une totale émancipation. Ce qui la fera passer pour « folle ». Elle trouvera une forme de sérénité auprès de David Sprengel, un homme pourtant paradoxal. On comprend donc aisément la passion de Mai Zetterling pour cette figure littéraire qui, en dépit de nombreux troubles psychiques, aura incarné la lutte des femmes contre le carcan patriarcal et machiste. Chez Mai Zetterling, Agnes von Krusenstjerna apparaît comme un personnage fort, révolté et vulnérable à la fois. Pour la rédaction de Positif (n° 309, novembre 1986) : « Servi par une remarquable comédienne, Stina Ekblad (ndlr : la Madame de Sade de Yukio Mishima, mis en scène au théâtre par Ingmar Bergman en 1989), Amorosa nous fait retrouver une Mai Zetterling qui recherche moins le scandale ou l'effet que dans Jeux de nuit, par exemple, mais qui sait peindre une époque et un beau personnage féminin, luttant contre la tradition et imposant son autonomie en étant fidèle à ses sentiments. » 

Amorosa, de structure plus classique que ses précédents films, laisse entrevoir une Mai Zetterling « assagie ». Sur la forme, peut-être. Sur le fond, elle signe une œuvre dans la droite ligne de sa filmographie, brandissant fièrement ses convictions féministes. Elle déclarait : « Agnes montre à quel point les traditions sont vulnérables face à la conviction qu'une femme n'a d'autre choix que d'être elle-même. Pour cela, chaque convention doit être rejetée, tous les risques doivent être pris. Ce film n'est peut-être pas une histoire d'amour au sens romantique du terme. Mais il s'agit de l'amour qu'une femme a pu courageusement apporter à l'avenir de la société, par la seule force de son désespoir face à son passé. »

 

C. 117 min. R. Sc. Mai Zetterling. Ph. Rune Ericson, Mischa Gavrjusjov. Mus. Roger Wallis. Mont. Darek Hodor, M. Zetterling. Déc. Jan Öqvist. Cost. Gerrie Lindgren, Kerstin Lokrantz. Pr. Bengt Forslund|Sandrew Film & Teater AB, Swedish Film Institute, Swedish Television. I. Stina Ekblad (Agnes), Erland Josephson (David Sprengel), Philip Zanden (Adolf von Krusenstjerna), Peter Schildt (Gerhard Odencrantz), Olof Thunberg (Ernst von Krusenstjerna), Catherine de Seynes (Eva von Krusenstjerna).