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Voleur de bicyclette (Le) (Ladri di biciclette) [1948 - Italie,  93 min. N&B.] R. Vittorio de Sica. Sujet et sc. Cesare Zavattini, librement inspiré du roman de Luigi Bartolini, Ladri di biciclette [Polin Editore, Rome, 1946]. Sc. Oreste Biancoli, Suso Cecchi d'Amico, Adolfo Franci, Gherardo Gherardi, V. De Sica, Gerardo Guerrieri. Assist. réal. Luisa Alessandri, G. Guerrieri, Sergio Leone. Ph. Carlo Montuori. Déc. Antonino Traverso. Son. Bruno Brunacci. Mont. Eraldo Da Roma. Mus. Alessandro Cigognini. Chanson. Giuseppe Cioffi. Pr. V. De Sica|Umberto Scarpelli. I. Lamberto Maggiorani (Antonio Ricci), Enzo Staiola (Bruno, son fils), Lianella Carell (Maria Ricci), Gino Saltamerenda (Baiocco), Mario Meniconi (le balayeur), Elena Altieri (la dame patronnesse), Vittorio Antonucci (le jeune voleur), Giulio Chiari (l'afficheur), Michele Sakara (le secrétaire des œuvres de bienfaisance), Memmo Carotenuto (un habitant du Trastevere), Sergio Leone (un séminariste allemand). 

~ Rome, après-guerreAntonio Ricci (L. Maggiorani), chômeur depuis deux ans, père de deux enfants, trouve enfin un job de colleur d'affiches. Condition indispensable pour l'obtention d'un pareil emploi :  avoir une bicyclette. L'épouse d'Antonio (L. Carell) sacrifie ses draps au Mont-de-Piété. Son mari pourra ainsi récupérer son vélo et commencer son travail. Lors de sa première journée, sa précieuse bicyclette, posée sur un mur, est dérobée par un jeune homme que l'infortuné Antonio poursuivra vainement à travers la ville, accompagné de son fils Bruno (E. Staiola)...

Avec Rome, ville ouverte (1945) de Roberto Rossellini, le film révolutionnaire fondateur du mouvement néo-réaliste. Ladri di biciclette « l'est selon tous les principes qu'on peut dégager des meilleurs films italiens depuis 1946. Intrigue "populaire" [...] : un incident de la vie quotidienne d'un travailleur. » [A. Bazin : XXII. Voleur de bicyclette, in : Qu'est-ce que le cinéma ? Cerf, 2011.]  Et non point l'un de ces événements extraordinaires qui feraient la une des journaux : crime passionnel, intrigue policière peu banale, etc. Plutôt un fait banal et courant : le vol d'un vélo. De ces faits divers inaperçus que la presse ne relatera pas et qui ne fera pas déplacer le moindre agent de police. La victime est un citoyen de pauvre condition ici joué par un acteur non professionnel (Lamberto Maggiorani) lui-même issu de la classe ouvrière. Or, cette bicyclette revêt pour lui une importance vitale : elle lui permet d'avoir un travail et de nourrir sa famille. Le drame vécu par Antonio Ricci est immense, et, néanmoins, aux yeux de la société, il demeure anodin. Le néoréalisme c'est donc cette réflexion sur une actualité brûlante et, en même temps, une observation minutieuse de la détresse des humbles face à un monde impitoyable où tout est à reconstruire et où chacun doit assurer sa survie comme il peut. Le choix d'une bicyclette comme objet du vol est très caractéristique d'une période de l'histoire italienne et de l'histoire tout court ; à ce sujet, la lecture de l'ouvrage écrit par Luigi Bartolini et qui sert d'inspiration au film ne peut qu'être instructive. Ce qui nous conduit forcément à nous interroger sur le titre du film : le pluriel italien Ladri di biciclette est devenu singulier en France : Le Voleur de bicyclette. Dans le film, il y en aurait deux, aux yeux de la loi. Celui pour qui voler des vélos constitue son business et celui pour lequel le vélo est un moyen d'assurer sa survie et qui, le recherchant vainement de l'aube jusqu'à la fin de la journée, finit, désespéré, par le dérober à celui qu'il désignera comme son voleur. Ce qui lui vaudra d'être disgracié par la foule des témoins. Les effets d'un tel acte sont terribles. « L'ultime misère du chômeur, écrit Jacques Lourcelles, est en effet cette perte d'identité accompagnée d'une perte, non moins grave, d'estime de soi. » On perçoit, ici, ce qui différencie considérablement le scénario de Zavattini et De Sica de l'œuvre écrite par Bartolini. Le romancier s'entretient d'une expérience personnelle - il parle à la première personne du singulier - et ce qui l'intéresse essentiellement c'est le climat social d'une époque, celui de la fin de la guerre en Italie, et, en particulier, les maquillages et combines autour de la bicyclette, moyen de locomotion unique et quasi indispensable en ces temps difficiles. Il écrit d'ailleurs : « Seul un artiste, un philosophe comme moi, peut s'offrir le luxe, l'étrange distraction de se métamorphoser, pour quelques jours, en détective et partir à la recherche de sa bicyclette volée. » [L. Bartolini, Les Voleurs de bicyclettes, Arléa, Paris, 2008. Trad. O. Favier.] Au fond, ce qui intrigue Bartolini ce sont précisément ces ladri di biciclette qu'il poursuit jusque dans leur fief de Piazza del Monte. Il décrit l'esprit d'un temps où « à Rome, comme partout désormais, on ne gagne pas d'argent grâce au talent, mais en faisant des micmacs. » Il ajoute : « ll suffit de trouver un moyen de spéculer pour plumer son monde ! » Le vol de sa bicyclette n'a, par conséquent, pas la même dimension de gravité que celle de l'affichiste incarné par Lamberto Maggiorani. Du reste, l'artiste-poète qu'il est pourra garder intacte sa « bonne conscience » : il ne « volera » pas son voleur ! 

Zavattini et De Sica ont donc effacé ce narrateur : son récit, complètement transformé, est devenu celui d'un ouvrier au chômage à la recherche d'un vélo qui lui permettrait d'avoir un travail. Zavattini et De Sica ont franchi un palier décisif : le drame global d'une époque est intérieurement vécu par un individu particulier, Antonio Ricci, que la caméra traque et suit obsessionnellement afin d'en sonder le profond désarroi intérieur. Il n'est pratiquement jamais seul, accompagné qu'il est par son petit garçon Bruno joué par Enzo Staiola. Et cet enfant joue ici un rôle décisif qui contribue grandement à la puissance d'émotion du film. Enfin, Zavattini et De Sica ont placé leur film non à l'automne 1944 comme Bartolini, mais dans le climat de l'après-guerre.